L’empereur AA10030

J’ai appris il y a quelques jours, que le manchot empereur mâle porteur de la bague AA10030, est revenu cette année encore à la manchotière de Terre Adélie et qu’en plus il a eu un poussin avec sa partenaire.
Le baguage chez les oiseaux est une technique bien connue, simple et efficace, qui permet de suivre un oiseau, à condition de l’observer ou de le capturer de nouveau. Sur la bague, un numéro unique permet d’identifier un individu. Une fois l’oiseau capturé, la personne autorisée à effectuer cette opération, collecte différentes informations comme l’âge, le sexe et bien évidemment l’espèce. Souvent, des informations concernant la biométrie (longueur du bec, de l’aile, poids…) sont également enregistrées. La bague est ensuite posée autour de la patte de l’oiseau (à l’aileron pour les manchots), puis il est relâché. Toutes ces informations sont ensuite répertoriées dans la base de données du Centre de Recherche par le Baguage des Populations d’Oiseaux (CRBPO) qui gère le fichier national.

Un programme de baguage des manchots empereurs a été mené en Terre Adélie de décembre 1968 à août 1988, puis arrêté en raison de blessures de certains adultes et afin d’éviter d’avoir un impact à long terme sur la survie des individus. Sur les 5 966 animaux bagués au cours de ce programme, j’en avais observé 8 en 2006, et cette année 4 ont été signalés.

On sait aujourd’hui, grâce aux informations récoltées au moment de sa capture, que ce manchot empereur AA10030 a été bagué le 8 novembre 1986 à l’âge adulte. Cela signifie qu’on ne connait pas son âge exact sauf s’il avait été bagué poussin ; le 8 novembre prochain, ce mâle aura donc « au moins » 24 ans. Je me souviens qu’un soir au cours de mon hivernage en Terre Adélie, après avoir justement passé ma journée à la manchotière et vu AA10030, mon collègue ornithologue et moi-même nous nous étions lancés dans de savants calculs, accoudés au comptoir, alors que dehors la tempête s’était levée.

Premier calcul : les adultes arrivent à la colonie début avril en moyenne et les mâles ne repartent en mer que vers la fin du mois de juin après l’éclosion de l’oeuf ; soit 3 mois de jeûne en une saison. En supposant que notre individu soit revenu chaque année à la colonie, il a donc passé 72 mois, soit 6 ans ou encore 1/4 de son existence à jeûner à la colonie !!!

Second calcul : en moyenne la mer libre se situe à 80 kilomètres de la manchotière et disons que les adultes effectuent 4 allers/retour sur la banquise (jusqu’à la débâcle) pour nourrir le poussin. Cela nous donne 640 kilomètres parcourus par saison de reproduction, ou 15 360 sur ces 24 dernières années !! Impressionnant non ??

En 2010, la doyenne des « manchots connus », que j’avais observée en 2006, a été de nouveau signalée. Il s’agit de la femelle AA9185 baguée poussin le 1er décembre 1977 ; elle fêtait ainsi ses 33 ans cette année. Donc si vous avez bien compris les calculs, je vous laisse les refaire pour cette femelle…

 

8 réponses
  1. blanchon dit :

    Chapeau Madame la Doyenne des Manchots (connue) ! Sur la photo ci-dessus prise le long du cortège des manifestants, je n’arrive pas à lire le brassard du service d’ordre. Mais tout le monde s’accorde sur le comptage : 21.120 kilomètres parcourus au cours de vos 33 ans… Du haut de votre mètre dix, vos 25 kilos, le vent contraire, le froid polaire et vos pas glissants de 20 cms, vous avez effectué pas moins de 105.600.000 oscillations ambulatoires. Chapeau Madame.

  2. Dominique dit :

    Ca fait un peu « service d’ordre » ce brassard, comme le dit Blanchon. Ces bagues ne semblent toutefois pas trop les déranger pour vieillir. Tiens à propos, Samuel n’a pas précisé l’âge de la retraite chez les manchots. N’ont-ils pas une vie pénible pourtant ? En tout cas, chapeau !^^

  3. Diti dit :

    J’adore cet article !
    Je pourrais écrire de gros pâtés de texte sur tout ce à quoi ça me fait penser, mais à la place, j’ai quelques questions :
    – Pourquoi marque-t-on les Adélie et bague-t-on les Empereurs, et pas l’inverse ?
    – Pourquoi la bague blesse-t-elle le manchot ?
    – Est-ce qu’une bague peut être enlevée/remise plusieurs fois, par un humain ?
    – Si c’est un baguage national (français), que doit faire un scientifique étranger s’il voit un manchot français ?

  4. Samuel dit :

    Alors quelques éléments de réponse pour Diti :
    – en fait marquer et baguer, c’est pour moi la même chose, à la différence que tu peux « marquer » un oiseau avec autre chose qu’une bague (couleur sur le corps ou une plume, numéro…). Baguer c’est vraiment lui mettre une bague et cela a aussi été fait sur les manchots Adélie.

    – la bague a été posée à un endroit vital pour un manchot qui est son aileron. C’est en effet ce membre qui lui sert à se mouvoir sous l’eau, ou lorsqu’il fait du tobogganing (à plat ventre). Par frottement, la partie inférieure de la bague, fini par blesser l’oiseau. Ceux observés avec une bague comme AA10030 ne semblent pourtant pas plus gênés que ça.

    – le but de poser une bague, c’est que l’animal la garde à vie, c’est sa carte d’identité. La bague peut être enlevée si on estime qu’elle gêne ou blesse l’oiseau.

    – un scientifique (ou non) étranger qui voit un manchot bagué ou tout autre oiseau dans le monde, doit (s’il le peut), relever les informations mentionnées sur la bague et transmettre cette info au CRBPO avec la date et le lieu d’observation. Cela s’appelle un contrôle et c’est une donnée très important sur le suivi de l’oiseau. Il m’est arrivé en France par exemple de contrôler (non pas un manchot) mais des oiseaux porteurs de bagues étrangères. Le CRBPO en a été informé et cet organisme a transmis l’information à son homologue du pays concerné.

  5. Dominique dit :

    Il n’y a donc pas de fichier international des bagues ? Y a-t-il une norme dans la numérotation, qui permette de différencier un oiseau recensé par le CRBPO et un éventuel autre organisme plus local (s’il en existe). Le Fond de ma question : si on observe ou découvre un oiseau mort bagué (ça m’est arrivé en Camargue), qui doit-on informer ?
    Par ailleurs, si plusieurs pays font des recherches et des observations, n’y a-t-il pas redondance des travaux ? Comment la recherche est-elle organisée au niveau international ?

  6. Samuel dit :

    A ma connaissance non, il n’y a pas de fichier géré au niveau international. Par contre les bagues répondent à une certaine nomenclature concernant l’information marquée dessus ; il s’agit souvent d’une série de lettres et de chiffres. Sont inscrits également des informations permettant d’identifier le pays où a été bagué l’oiseau : comme « Muséum Paris » sur les bagues françaises.
    Si une personne trouve un oiseau bagué (avec une bague française ou non), il suffit de faire remonter l’information soit directement au CRBPO, soit à la Ligue pour la Protection des Oiseaux.
    Pour tes dernières questions Dominique, je n’ai pas de réponse, je vais me renseigner…

  7. clemence dit :

    bonjour Samuel
    Tu est toujours en antarctique???
    Sur une base situer en antarctique ???
    Tu a vue notre espèce de manchot???
    aurevoir samuel
    clémence

  8. Samuel dit :

    Bonjour Clémence, je repars en Antarctique dans quelques jours mais pas sur une base scientifique, cette photo date de 2006 lorsque j’étais en Terre Adélie.
    A bientôt !

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