Grand Nord – Arctique

Découvrez ci-dessous une série d’articles sur l’Arctique. Partez vers le Spitzberg, le Groenland la plus grande île du monde, l’arctique russe comme la Terre du Nord et la Terre François-Joseph, ou encore l’arctique canadien…

Hommage aux ours polaires du Spitzberg

La population d’ours polaires de la mer de Barents, qui comprend le Spitzberg et l’archipel de la Terre François-Joseph en Russie, est estimée à environ 2500 individus. C’est notamment au Spitzberg que nous avons passé deux mois cet été pour notre saison, qui fut l’une de plus belles depuis que nous fréquentons cette région du grand nord. Paysages, rencontres humaines et faunistiques, ambiances féeriques, coups de vent et navigations inédites furent au rendez-vous. Difficile de choisir UN moment en particulier, mais si nous devions en choisir un, ce serait nos rencontres avec le seigneur des lieux : l’ours polaire. Instants choisis…

Les orgues basaltiques du détroit Hinlopen

Le détroit de Hinlopen qui sépare la Terre du Nord-Est et le Spitzberg, est bien connu pour sa géologie particulière, composée entre autre de basalte, qui prend par endroit la forme de véritables orgues basaltiques. Tôt en saison, ces orgues basaltiques émergent de l’épaisse couche de neige. C’est là, dans ce paysage aux mille contrastes, que nous avons observé un ours suivre pas pour pas, une femelle qui elle semblait ne pas prêter attention à ses avances. Elle le gardait pour autant à distance, lui jouant des tours de cache-cache dans un décor digne des plus grand films…

Ours polaires au Spitzberg

Magistral « Big boy »

Chaque semaine il était là, dans sa baie, à quelques centaines de mètres de son terrain de chasse : les morceaux de glace vêlés par un glacier. « Big boy » c’est le surnom que lui ont finalement donné les photographes anglophones que nous avons accompagnés. Il faut dire qu’il était énorme et imposant ce mâle. Photographié sous toutes les coutures, il nous offrit presque tous les types de comportements possibles : endormi à terre, nageant, plongeant, se reposant sur les glaces, chassant le phoque en approchant discrètement à la seule dérive du courant, s’ébrouant, se nettoyant… Aujourd’hui, nous pensons toujours à lui. Où est-il en ce moment ? Que fait-il ? Se prépare-t-il au long hiver polaire ?

En chasse sur la banquise

Nous sommes postés en bordure de banquise à quelques centimètres au-dessus de la surface de l’eau, d’où nous observons une femelle et son ourson en chasse devant un trou de respiration de phoque annelé. Le paysage est magique avec un front de glacier en arrière plan dont les moraines latérales sont surmontées de hauts pics, sous un grand ciel bleu. Au loin, quasiment invisible à l’œil nu, un gros mâle s’approche peu à peu de ce couple qui, sans doute par prudence, décide de s’en écarter. L’ours, la truffe sur la glace, s’avance finalement vers nous prudemment mais décidé. Une heure plus tard le voici tout prêt. Nous n’oublierons jamais son regard…

Ourse et son ourson en chasse sur la banquise au Spitzberg

Ours polaire mâle sur la banquise au Spitzberg

14 juillet

Il reste dix minutes avant la fête nationale française… Sur un morceau de glace dérivant vers l’inconnu, un jeune ours est en train de se repaître d’un phoque barbu. Si la scène peut sembler violente, c’est pourtant le soleil rasant et le ciel craquelé qui nous offre un extraordinaire feu d’artifice dans un silence assourdissant. L’ours finit par emmener la carcasse sur un iceberg bleuté ; nous l’observons un long moment, avant qu’il ne finisse par s’y endormir paisiblement.

Ours polaire sur la glace au Spitzberg
Ours polaire dormant sur un iceberg au Spitzberg

Dans le brouillard

Nous avions repéré cette ourse et son ourson sous un ciel inondé de bleu et de soleil. Sur un morceau de glace, eux aussi se délectent pendant des heures du gras d’un phoque. A quelques centimètres, des mouettes ivoires attendent patiemment leur tour. Nous l’avions remarqué, mais peu à peu une nappe de brouillard vient nous envelopper complètement. Jamais nous n’avions encore eu cette ambiance où ours, glace, brouillard et visiteurs ne font qu’un. Une symbiose féerique !

Ourse et ourson polaire sur la glace au Spitzberg

Iceberg bleu

Le capitaine avait vu juste. C’est bien une ourse et son ourson qu’il a repéré à l’opposé de la baie grâce à la longue-vue. Ils posent sur un gigantesque iceberg bleu, comme en rêve les preneurs d’images. Après une longue approche discrète, nous arrivons à leur hauteur. Leur agilité et stabilité sont stupéfiantes sur ce morceau de glace aux crêtes acérées et glissantes. Ils sont bien les rois de ces lieux, maîtrisant l’ouvrage de Dame Nature sans faute. Nous les quittons alors qu’ils se sont sereinement endormis en boule au sommet de l’iceberg…

Ourse et son ourson sur un iceberg bleu au Spitzberg
Ourse et son ourson sur un iceberg bleu au Spitzberg

Les lumières du cap Tegetthoff

A notre approche de l’extrémité sud-est de l’île Hall en Terre François-Joseph (située entre l’archipel du Svalbard et la Terre du Nord), le haut de celle-ci est coiffé d’un nuage. Au-dessus, d’autre formations se superposent dans le ciel en constante évolution. De temps à autre, le soleil profite d’une timide ouverture pour rayonner sur le cap Tegetthoff. C’est au cours de l’une de ces belles soirées que le Grand Nord sait offrir, que nous découvrîmes cet endroit à l’impressionnante géologie et chargé d’histoire.

Découverte du cap

Le cap porte le nom du navire Admiral Tegetthoff qui fut envoyé vers la « Mer Polaire de l’est » ou passage du nord-est, lors de l’expédition austro-hongroise menée par Julius von Payer et Karl Weyprecht. Le 22 aout 1872, pris dans les glaces au large de la Nouvelle-Zemble, le navire débuta une longue dérive vers le nord. Un an plus tard, le 30 aout 1873, alors que les hommes s’apprêtaient, résignés, à passer un autre hiver dans la glace, la côte d’une terre inconnue leur apparait.

 

« Une journée mémorable fut celle du 30 août 1873, par 79°43′ de latitude nord et 59°33′ de longitude est […] Vers midi, alors que nous étions appuyés sur les bastingages du navire en balayant des yeux des nappes de brouillard à travers lesquelles les rayons du soleil perçaient de temps à autre ; un mur de brume se levant brusquement nous révéla, au loin vers le nord-ouest, les contours nets de roches, qui en quelques minutes semblèrent se transformer en une terre Alpine éclatante ! Nous restâmes d’abord tous figés, n’en croyant pas nos yeux. Puis, emportés par la réalité de cette chance, nous éclatâmes en cris de joie «Terre, Terre, Terre enfin ! »
Julius Payer

Cette terre fut nommée Terre François-Joseph en l’honneur de l’Empereur d’Autriche et ce premier bout de terre rencontré fut baptisé du nom du navire de l’expédition. Ce ne fut cependant que le 1er novembre 1873, que les membres de l’expédition purent mettre le pied à terre sur l’île Wilczek et débuter leurs repérages de l’archipel, atteignant son point le plus septentrional, l’île du Prince Rudolf. Fin mai 1874 les explorateurs furent débarqués à Vardo en Norvège par un navire russe.

 

« Pendant des milliers d’années, cette terre était restée hors de la connaissance des hommes et à présent sa découverte était tombée entre les mains d’un petit groupe. Ces hommes eux-mêmes presque perdus, qui loin de leur foyer se souvenaient de l’hommage dû à leur souverain, donnèrent à ce territoire nouvellement découvert le nom de Kaiser Franz-Josef’s Land. »
Julius Payer

 

L’expédition de Walter Wellman

Au cap Tegetthoff, se trouvent également les restes d’un camp érigé par les membres d’une expédition américaine composée de neuf hommes, dirigée par Walter Wellman, qui pensaient atteindre le pôle Nord. Deux membres de l’expédition furent laissés en charge de l’entretien et de la surveillance d’un dépôt de vivres sur l’île Wilczek, alors que Wellman et trois norvégiens se dirigèrent vers le pôle en février 1899. A 82° nord, Wellman se fit une entorse et les hommes durent faire demi-tour pour regagner leur camp de base au cap Tegetthoff. Le but final ne fut pas atteint, mais le point le plus à l’est de l’archipel fut découvert (l’île Graham Bell), et les dernières données géographiques de l’archipel portées sur carte.

=> Le site internet du Parc National de la Terre François Joseph

 

Désert de pierres de la Terre du Nord

Lors de notre voyage en arctique russe via la Route Maritime du Nord ou passage du Nord-Est, nous avons visité l’archipel de la Terre du Nord (Severnaya Zemlya en russe). Cet archipel comprend quatre grandes îles (Révolution d’Octobre, Bolchévique, Komsomolets et Pionnier) et une cinquantaine de taille secondaire. Situé à une soixantaine de kilomètres au nord du cap Chelyuskin, le point le plus septentrional du continent eurasiatique, l’archipel de la Terre du Nord compte les toutes dernières grandes terres découvertes par l’homme. C’est l’Arctic Ocean Hydrographic Expedition, dirigée par Boris Vilkitsky et composée des brises-glace Vaïgach et Taimyr, qui découvrit l’archipel en septembre 1913. Baptisée alors Terre de l’Empereur Nicolas II, l’archipel fut renommé en 1926 Severnaya Zemlya. Il y a moins d’un siècle, ces terres n’étaient toujours pas complètement cartographiées et explorées. Il faut dire que le détroit de Vilkitsky, qui sépare la péninsule de Taïmyr de la Terre du Nord, est l’un des passages maritimes les plus complexes à entreprendre en raison de la banquise. Des brises-glace russes y sont d’ailleurs régulièrement stationnés en été pour aider tout navire qui demanderait assistance.

Les quatre plus grandes îles de l’archipel sont toutes caractérisées par la présence de calottes polaires, dont celle de l’Académie des Sciences située sur l’île Komsomolets, qui est la plus grande étendue glaciaire terrestre de la Russie, s’étendant sur plus de 5000 km² et d’une épaisseur de plus de 800 mètres. Du fait de la présence de ces glaciers, la Terre du Nord est un important émissaire d’icebergs, y compris d’icebergs tabulaires venant de plateformes glaciaires, généralement rares en Arctique.

Notre découverte de cette Terre du Nord fut accompagnée de beaux moments d’émotions devant ces immenses glaciers, ces paysages polaires et ces lumières si particulières au Grand Nord. Mais ce furent sans doute les déserts polaires que nous avons foulés ici qui nous ont le plus marqués. De véritables déserts de pierres, sur lesquels survivent principalement lichens et mousses, mais aussi quelques plantes à fleurs comme le pavot arctique, qui s’y accrochent avec bravoure. Nous réalisions la chance qui nous était offerte de fouler des terres que si peu de personnes ont au mieux aperçues. Des îles encore moins visitées que l’Antarctique, loin des routes touristiques habituelles et que le brouillard, le vent, les glaces et la complexité de la bureaucratie russe, portent loin des regards du monde. Nous ne savions plus où regarder, comment cadrer nos photos : vues paysagères, formes géométriques, détails de roches décorées de lichens… Et ou mettre les pieds… A chaque pas dans ce désert polaire, nous nous disions que personne n’avait sans doute encore emprunté notre chemin. C’en était presque gênant de déplacer les pierres sur lesquelles nous marchions. Nous avions l’impression de déranger dans ce monde immuable et silencieux, dans ce dédale de pierres découpées par le gel, sculptées et ordonnées par le vent. Notre esprit était contemplatif mais nos pas semblaient lourds. Nous nous demandions si nous ne devions pas remettre ces pierres à l’endroit précis où elles étaient avant notre passage, elles qui n’avaient probablement pas bougé depuis des centaines voire des milliers d’années…

 

Histoire naturelle de l’île Wrangel

L’île Wrangel est située à près de 500 km au nord du cercle polaire Arctique, un peu plus de 600 km au nord-ouest du détroit de Béring, et environ 150 km au nord de la côte de la Tchoukotka en Russie. Il y a plus de 10000 ans, Wrangel n’était pas encore une île puisque celle-ci faisait partie intégrante du vaste « pont terrestre », appelé Béringie, qui reliait l’Alaska et la Sibérie orientale. Lors de la fonte des grandes calottes glaciaires du Nord de l’Amérique, le niveau des océans s’éleva de plus de 100 m, recouvrant une grande partie de la Béringie, et créant le détroit de Béring. Une petite portion de terre resta immergée au nord-ouest de celui-ci : l’île Wrangel.
Wrangel est l’une des rares terres du Grand Nord qui ne fut pas recouverte par une calotte glaciaire lors de la glaciation qui toucha la majeure partie de l’Arctique durant le Quaternaire. De plus, l’île ne fut jamais entièrement recouverte par les eaux lors des périodes de retrait des grandes calottes polaires. Par conséquent, le milieu naturel de l’ile et son évolution ne furent pas interrompu. Ces paysages, son écosystème et sa biodiversité sont donc uniques.

Plus de la moitié de l’île est caractérisée par de vastes plaines de toundra sèche et humide, notamment dans sa partie nord avec la région de la « toundra Academy ». Au-delà s’étend un paysage collinéen au relief très arrondi s’élevant jusqu’à 350 m d’altitude, mais également une zone alpine érodée dépassant 1000 m d’altitude dans la partie centrale de l’île. Les deux plus haut sommets, le mont Sovetskaya et le mont Visokaya culminent à 1093 et 1007 m. Ce relief est entrecoupé de nombreuses vallées, elles mêmes créées par un vaste réseaux de rivières. 1 400 d’entre elles s’écoulent sur plus d’1 km, dont 5 sur plus de 50 km. A ce vaste réseau hydraulique s’ajoute le nombre impressionnant de 900 lacs.

Les eaux bordant l’île sont peu profondes, à tel point que par endroits il y a moins de 10 m de profondeur à plus de 5 km de la côte ! Une grande partie de l’année, l’île Wrangel est intégralement cernée par la banquise et il est parfois difficile de l’approcher même à la fin du mois de juillet.

Le climat est de type polaire avec des hivers très froids et des été frais. La température minimale moyenne en hiver est de -28°C et la température maximale moyenne en été de 5°C. Ces températures peuvent considérablement varier entre la côte et l’intérieur de l’île, les collines et les vallées à l’abri du vent et de l’humidité créant des micro-climats aux conditions parfois plus clémentes.

Son histoire géologique et son climat, font donc de Wrangel l’île à la plus haute biodiversité dans le haut Arctique.

Concernant sa flore, 417 espèces et sous-espèces de plantes vasculaires (dont 23 endémiques), 330 espèces de mousses et 310 espèces de lichens ont été à ce jour recensées. Une telle diversité de plantes et d’endémisme ne se retrouve pas ailleurs dans l’Arctique. De plus, du fait d’une évolution ininterrompue par la glaciation ou la montée des eaux, le couvert végétal des vallées intérieures offre un aperçu de la toundra telle qu’elle existait déjà il y a plus de 10 000 ans.

Pour ce qui est de la faune, et en commençant par les plus petits – les invertébrés – citons les 31 espèces d’araignées, 58 espèces de coléoptères et 42 espèces de papillons répertoriées, ce qui est considérablement plus que dans tout autre milieu naturel de toundra dans l’Arctique.
Chez les vertébrés ailés, 62 espèces d’oiseaux viennent nicher chaque année à Wrangel, dont certaines pour lesquelles l’île représente le site de reproduction le plus septentrional. Parmi les espèces emblématiques qui y nichent, citons l’oie des neiges qui compose ici la plus grande colonie en Asie, avec 108 000 nids au cours de l’été 2015, un record ! Également le harfang des neiges, dont le nombre de nid est proche des 200 lors des bonnes années à lemmings. Les mammifères sont eux aussi bien représentés avec là encore des espèces mythiques du Grand Nord, tel l’ours polaire pour lequel historiquement les îles Wrangel et Herald (sa petite voisine), représentent une des plus hautes densités de tanières en Arctique. Dans les années 1990, plus de 300 tanières étaient ainsi dénombrées, mais ce nombre a depuis nettement diminué. De nombreux ours polaires viennent à terre en été lorsque la banquise commence à disparaître; il est ainsi parfois possible d’observer à distance pas moins d’une trentaine d’ours dans une seule journée ! Le renard arctique est également présent (environ 200 terriers), largement dépendant de la population des deux espèces de lemmings qui peuplent l’île. Le bœuf musqué est lui aussi l’un des sédentaires de Wrangel. Non natif, il a été réintroduit en 1975 et la population est de nos jours estimée à 800 individus. Le renne fut également introduit dans les années trente pour l’élevage, mais après l’arrêt de cette activité les animaux sont devenus sauvages.
Enfin, les mammifères marins sont également présents : une importante concentration de morses fréquentent Wrangel que se soit sur la banquise ou sur la terre ferme. Les eaux peu profondes bordant l’île sont également propices pour le phoque annelé, le phoque barbu et la baleine grise.

L’île Wrangel est aussi intéressante au niveau paléontologique. En effet, des restes de mammouths sont régulièrement retrouvés tels des dents ou des défenses. L’île serait d’ailleurs le dernier endroit où les mammouths auraient vécus, puisque des datations évoquent 3700 ans, d’autres seulement 2000 ans avant J.-C. ! Ces mammouths côtoyaient également le rhinocéros laineux, le cheval de Przewalski, le bison des steppes et bien d’autres espèces d’un autre temps…

La liste témoignant de la richesse de l’histoire naturelle de Wrangel et de sa place unique dans l’évolution de l’Arctique pourrait être encore longue ! Wrangel reçut un premier classement en réserve naturelle en 1976. La superficie de la réserve fut à deux reprises étendue et en juillet 2004 les îles Wrangel et Herald furent classées au patrimoine mondial de l’UNESCO.

=> Site internet de la réserve naturelle de l’île Wrangel.

Instants de Noël avec les explorateurs polaires

En cette période de fêtes de fin d’année, nous vous proposons un voyage dans le temps, aux cotés d’explorateurs polaires, afin de partager quelques instants de leur Noël. Un Noël au bout du monde, loin des familles et au retour incertain…

Joyeux Noël à toutes et à tous !

En Antarctique…

« C’est la soirée de Noël, les chiens auront double ration, mais nous n’avons plus dans la caisse des compléments qu’une unique côtelette de porc. Nous la partageons en trois très exactement et mangeons notre dîner plus silencieusement que de coutume. Quoiqu’il en soit, Noël 1951 restera dans nos mémoires comme un Noël très cher ; celui de la solitude, de la paix et de l’amitié. »
Michel Barré, Terre Adélie – Noël 1951

« Partout dans le monde un moment de réjouissance, de retrouvailles en famille et de bonheur. Ici, voici la misère, la désolation et un flot de nostalgie à devenir fou. Toute la journée, il a soufflé un vent épouvantable d’Est-Sud-Est avec son auxiliaire habituelle – de la neige qui tombe à l’horizontal – réduisant la visibilité à quelques dizaines de mètres. La soirée dernière fut désespérément terne. Borchgrevink proposa un toast aux membres de l’expédition en commença par les insulter, et lorsqu’un toast lui fut porter en retour sans aucune manière démonstrative, et pour ma part bu dans un verre vide, il s’offensa et bouda toute la journée. Avec le hurlement du blizzard à l’extérieur, l’oppression mentale et le silence intérieur, nous étions à peine joyeux, tout juste gais. Le dernier Noël était particulièrement terne, mais que dire de celui-ci. »
Louis Charles Bernacchi, Cap Adare – Noël 1899

« Qui pourrait se targuer un Noël plus agréable que le nôtre ? La banquise nous entoure, il règne un calme extraordinaire. A dix heures, nous célébrons l’office et chantons des cantiques. Le repas, constitué de mouton frais, est servi aux hommes d’équipage. Pourquoi n’a-t-on pas jugé la viande de manchot digne d’un repas de Noël ? Nous en aurons pourtant le soir, après les toasts aux amis absents. »
Apsley Cherry-Garrard à bord du Terra Nova en mer de Ross – Noël 1910

« Jour de Noël. C’est pour moi un étrange, un épuisant Noël, avec beaucoup de neige à contempler et très peu de repos. Le vent, que nous avions en face hier, fraichît aujourd’hui et soulève la couche de neige qui nous mord au nez et au visage. Nous portons, pour tirer les luges, nos blouses coupe-vent ; si nous parvenons, en marchant, à avoir à peu près chaud, nos bras sont engourdis par le vent pénétrant, bien que nous les agitions frénétiquement. Pas question, cependant, de freiner l’équipe pour se vêtir et se dévêtir. Mieux vaut avoir trop chaud que d’occasionner des retards. Pour célébrer ce jour, nous avons droit à un léger supplément de viande de poneys au petit-déjeuner. »
Apsley Cherry-Garrard, en route vers le pôle Sud – Noël 1911

Apsley Cherry-Garrard

Apsley Cherry-Garrard

« Excellent repas préparé par Bonjon qui cuisine très bien (pâté de foie, jambon, asperges, skua et petits fois, fruits alcoolisés, et pudding au rhum). Hélas trop de boissons (champagne, punch, vin blanc et rouge, café et framboise). Harders est malade. A minuit 15, j’allume l’arbre, hélas à minuit 45, il flambe. On ouvre les paquets. »
André-Franck Liotard, Terre Adélie – Noël 1950

André Franck Liotard

André Franck Liotard

« Notre meilleure journée depuis la Porte du Sud. Notre route de la matinée est faite, comme les jours précédents, de vagues de glace, de crevasses… et des sempiternelles chutes qu’elle occasionnent. Nous nous arrêtons pour camper à six heures du soir, éreintés et les pieds glacés. C’est demain Noël. Nous songeons à la patrie et aux fêtes qu’on y célèbre en cette occasion. Nos pensées s’envolent par-delà les déserts de glace et les océans tempétueux vers ceux qui en ce moment doivent penser à nous. Nous approchons du but.
25 décembre : marche pénible et bise cinglante du sud ; le soir, dîner somptueux : du ragoût avec un morceau de viande de cheval bouillie et du pemmican, un petit pudding et du cacao, le tout arrosé d’une goutte d’eau-de-vie et d’une cuillère de crème de menthe. Nous nous sentons rassasiés. Après dîner, un rapide examen de la situation nous pousse à décréter une nouvelle diminution des rations. »
Ernest Shackleton, sur la calotte glaciaire en route vers le pôle Sud – Noël 1908

« Réveillés à onze heures du soir. La préparation d’un ragoût d’os broyés pour célébrer Noël nous prend tellement de temps que nous ne partons pas avant deux heures et demie. Pour augmenter le caractère exceptionnel du repas, je sors deux morceaux de biscuits que j’avais caché dans mon sac à dos, vestiges d’une époque heureuse, antérieure à l’accident. Mertz et moi nous souhaitons un joyeux Noël, ainsi que d’autres anniversaires heureux, le tout arrosé de soupe de chien. »
Douglas Mawson, sur la calotte glaciaire en Terre de Wilkes – Noël 1912

L’australien Sir Douglas Mawson

Douglas Mawson

En Arctique…

« Après un moment de repos, nous nous retrouvâmes au salon pour le repas de Noël. J’avais dactylographié le menu en plusieurs exemplaires. Chacun conserva le sien en souvenir de ce jour. Le voici : cornichons doux et forts, soupe aux huitres, langouste, steak d’ours, langue de bœuf, pommes de terre et petits pois, asperges à la crème, pudding, thé, gâteaux. Quand nous fûment tous assis, Bartlett sortit une bouteille de whisky, qu’il fit passer à la ronde. Il n’en versa qu’une goutte dans son verre, dans celui de Malloch et dans le mien et nous invita à l’imiter. « Camarades, je voudrais porter un toast. Levons-nous, je vous prie ! » D’un même élan, nous nous levâmes et tandis que nous brandissions nos verres, il déclara : « A ceux que nous aimons et qui sont restés là-bas ». Ce fut un moment solennel et nous restâmes silencieux plusieurs minutes, l’esprit à des milliers de kilomètres de-là. »
William Laird McKinlay, à bord du Karluk pris dans les glaces de l’océan Arctique – Noël 1913

« Un radieux clair de lune illumine la silencieuse nuit arctique… A l’approche du grand jour de Noël, notre petit monde est de plus en plus gai. Chacun songe évidemment aux absents, mais personne ne laisse deviner ses soucis. Faire abondance, c’est pour nous la seule manière de fêter les solennités. Le dîner est excellent et le souper non moins exquis. Le « clou » de la fête est l’arrivée de boites contenant les cadeaux de Noël, présents de la mère de la fiancée de Hansen. C’est avec une véritable joie d’enfant que chacun reçoit son petit souvenir : une pipe, un couteau ou une autre bagatelle de ce genre. Il semble que ces caisses soient un message de tous les chers absents. Après cela, une série de toasts et de discours. Là-bas, au pays, très certainement ils songent aujourd’hui à nous et s’attristent à la pensée des souffrances que nous devons endurer, supposent-ils, au milieu du grand désert glacé de l’océan Arctique. Que ne peuvent-ils nous voir gais et bien portants ! A coup sûr notre vie n’est pas plus pénible que la leur. Jamais je n’ai mené une existence aussi douce et jamais je n’ai autant redouté l’embonpoint. »
Fridtjof Nansen, à bord du Fram pris dans les glaces de l’océan Arctique – Noël 1893

« Encore un Noël passé loin des nôtres. Dans cette épreuve, je suis soutenu par l’espérance. Après de longs jours d’incertitude, j’entrevois le succès, la fin de la nuit noire. Si la vie de l’explorateur est pénible et faite de désappointements, elle a aussi de belles heures, lorsque par une volonté inébranlable il réussit à triompher de tous les obstacles, et lorsque sa persévérance lui permet d’entrevoir le triomphe final. La veillée de la Noël a été célébrée en grande pompe. Pour la circonstance, avec la collaboration de Blessing, j’ai fabriqué un nouveau cru, « le Champagne du 83° de latitude nord », produit du jus généreux de la ronce faux-mûrier, le noble fruit des régions boréales et arctiques. Et, pendant ce temps, souffle toujours le bon vent. Nous avons probablement dépassé le 83°. Jusqu’ici la tourmente nous a empêché de vérifier notre position. Dans la journée, une étoile apparaît. Hansen accourt aussitôt. Nous sommes au nord du 83°20′ ; cette nouvelle augmente encore l’allégresse générale. »
Fridtjof Nansen, à bord du Fram pris dans les glaces de l’océan Arctique, à moins de 800 km du pôle Nord – Noël 1894

« Température à deux heures du soir -24°C. Quelle triste veille de Noël ! Là-bas, les cloches sonnent gaiement… Il me semble entendre leur joyeux murmure à travers l’air froid et silencieux de la campagne endormie sous la neige… On vient d’allumer les chandelles des arbres de Noël, autour les enfants dansent leurs rondes joyeuses… Quand je serai revenu, je donnerai une matinée d’enfants…
Là-bas, aujourd’hui, c’est la fête, même dans les plus humbles chaumières. Et nous aussi nous voulons célébrer ce grand jour. Nous nous sommes débarbouillés dans une tasse d’eau chaude, et avons ensuite fait un bout de toilette. Nous avons retourné nos chemises et mis des caleçons propres. Après cela, nous avons l’impression d’avoir changé de peau. Le menu se compose d’un gratin de poisson et de farine de maïs, cuit dans l’huile de morse ; pour dessert, du pain frit dans cette même huile. Demain matin, à déjeuner, nous aurons du chocolat et du pain.
25 décembre : un temps de Noël superbe, pas de vent. Une lumière éblouissante dans le silence solennel de l’éternité. Pour fêter ce jour de paix et de joie, l’aurore boréale lance le plus merveilleux feu d’artifice. … Maintenant, voici l’heure des dîners de famille. Je vois le grand-père, toujours solennel, accueillant, le sourire aux lèvres, ses enfants et ses petits-enfants. Au dehors, la neige met sa ouate immaculée sur les bruits du monde. En arrivant, les enfants secouent bruyamment leurs souliers, suspendent leurs paletots, et entrent dans le salon chaud et éblouissant de lumière. Une agréable senteur sort de la cuisine ; dans la salle à manger, la table est garnie de friandises et de vins généreux. Tout cela laisse une impression de joie et de bien-être ! Patience, patience ! vienne seulement l’été ; nous aurons aussi notre part de joie… La marche à l’étoile est longue et difficile. »
Fridtjof Nansen, en Terre François Joseph (arctique russe) – Noël 1895

L’explorateur norvégien Fridtjof Nansen

Fridtjof Nansen

L’ours funambule de la mer d’Okhotsk

Juin 2012, pour la première fois un navire de croisière expédition se rend en mer d’Okhotsk, à l’extrême est de la Russie. Le 18 en soirée, avec des conditions météorologiques idéales, décision est prise d’explorer la côte en péninsule de Koni à environ 130 km de la ville de Magadan et des îles Yamskie.
A l’approche de l’entrée de la baie Astronomie, un ours brun est repéré longeant la plage de galets. Au fur et à mesure que l’animal avance, la plage est de plus en plus étroite, tant et si bien qu’au bout d’une vingtaine de mètres, le seigneur de la taïga n’a d’autre choix que d’escalader le névé qui le sépare de la forêt. Une fois en haut, il s’arrête, nous lance un regard, continue quelques mètres et finit par disparaitre derrière une crête

Le 23 novembre dernier, les membres du jury du concours photo du festival de Montier-en-Der, ont attribué le Prix mammifères sauvages de pleine nature à cet ours brun. Merci à eux d’avoir salué ce « funambule » et au-delà, cette fabuleuse région qu’est l’Extrême-Orient russe !