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Hommage aux ours polaires du Spitzberg

La population d’ours polaires de la mer de Barents, qui comprend le Spitzberg et l’archipel de la Terre François-Joseph en Russie, est estimée à environ 2500 individus. C’est notamment au Spitzberg que nous avons passé deux mois cet été pour notre saison, qui fut l’une de plus belles depuis que nous fréquentons cette région du grand nord. Paysages, rencontres humaines et faunistiques, ambiances féeriques, coups de vent et navigations inédites furent au rendez-vous. Difficile de choisir UN moment en particulier, mais si nous devions en choisir un, ce serait nos rencontres avec le seigneur des lieux : l’ours polaire. Instants choisis…

Les orgues basaltiques du détroit Hinlopen

Le détroit de Hinlopen qui sépare la Terre du Nord-Est et le Spitzberg, est bien connu pour sa géologie particulière, composée entre autre de basalte, qui prend par endroit la forme de véritables orgues basaltiques. Tôt en saison, ces orgues basaltiques émergent de l’épaisse couche de neige. C’est là, dans ce paysage aux mille contrastes, que nous avons observé un ours suivre pas pour pas, une femelle qui elle semblait ne pas prêter attention à ses avances. Elle le gardait pour autant à distance, lui jouant des tours de cache-cache dans un décor digne des plus grand films…

Ours polaires au Spitzberg

Magistral « Big boy »

Chaque semaine il était là, dans sa baie, à quelques centaines de mètres de son terrain de chasse : les morceaux de glace vêlés par un glacier. « Big boy » c’est le surnom que lui ont finalement donné les photographes anglophones que nous avons accompagnés. Il faut dire qu’il était énorme et imposant ce mâle. Photographié sous toutes les coutures, il nous offrit presque tous les types de comportements possibles : endormi à terre, nageant, plongeant, se reposant sur les glaces, chassant le phoque en approchant discrètement à la seule dérive du courant, s’ébrouant, se nettoyant… Aujourd’hui, nous pensons toujours à lui. Où est-il en ce moment ? Que fait-il ? Se prépare-t-il au long hiver polaire ?

En chasse sur la banquise

Nous sommes postés en bordure de banquise à quelques centimètres au-dessus de la surface de l’eau, d’où nous observons une femelle et son ourson en chasse devant un trou de respiration de phoque annelé. Le paysage est magique avec un front de glacier en arrière plan dont les moraines latérales sont surmontées de hauts pics, sous un grand ciel bleu. Au loin, quasiment invisible à l’œil nu, un gros mâle s’approche peu à peu de ce couple qui, sans doute par prudence, décide de s’en écarter. L’ours, la truffe sur la glace, s’avance finalement vers nous prudemment mais décidé. Une heure plus tard le voici tout prêt. Nous n’oublierons jamais son regard…

Ourse et son ourson en chasse sur la banquise au Spitzberg

Ours polaire mâle sur la banquise au Spitzberg

14 juillet

Il reste dix minutes avant la fête nationale française… Sur un morceau de glace dérivant vers l’inconnu, un jeune ours est en train de se repaître d’un phoque barbu. Si la scène peut sembler violente, c’est pourtant le soleil rasant et le ciel craquelé qui nous offre un extraordinaire feu d’artifice dans un silence assourdissant. L’ours finit par emmener la carcasse sur un iceberg bleuté ; nous l’observons un long moment, avant qu’il ne finisse par s’y endormir paisiblement.

Ours polaire sur la glace au Spitzberg
Ours polaire dormant sur un iceberg au Spitzberg

Dans le brouillard

Nous avions repéré cette ourse et son ourson sous un ciel inondé de bleu et de soleil. Sur un morceau de glace, eux aussi se délectent pendant des heures du gras d’un phoque. A quelques centimètres, des mouettes ivoires attendent patiemment leur tour. Nous l’avions remarqué, mais peu à peu une nappe de brouillard vient nous envelopper complètement. Jamais nous n’avions encore eu cette ambiance où ours, glace, brouillard et visiteurs ne font qu’un. Une symbiose féerique !

Ourse et ourson polaire sur la glace au Spitzberg

Iceberg bleu

Le capitaine avait vu juste. C’est bien une ourse et son ourson qu’il a repéré à l’opposé de la baie grâce à la longue-vue. Ils posent sur un gigantesque iceberg bleu, comme en rêve les preneurs d’images. Après une longue approche discrète, nous arrivons à leur hauteur. Leur agilité et stabilité sont stupéfiantes sur ce morceau de glace aux crêtes acérées et glissantes. Ils sont bien les rois de ces lieux, maîtrisant l’ouvrage de Dame Nature sans faute. Nous les quittons alors qu’ils se sont sereinement endormis en boule au sommet de l’iceberg…

Ourse et son ourson sur un iceberg bleu au Spitzberg
Ourse et son ourson sur un iceberg bleu au Spitzberg

Les ours polaire du 82° nord

Pour ce dernier voyage de la saison dans l’archipel du Svalbard, il a fallu aller chercher la banquise très haut, par plus de 82° de latitude nord, soit à moins de 900 kilomètres du pôle… Signe des temps, la banquise ne fut pas difficile à pénétrer pour le navire sur lequel nous étions et pire, elle était particulièrement morcelée sans présenter de zone de compression ou de glace pluriannuelle !

C’est par 82°50’N que nous avons pu observer une dizaine d’ours polaires dans des conditions fantastiques, alternant entre brouillard, ciel bleu et lumières du coucher du soleil. Les deux temps forts, furent cet ours mâle adulte venu se coucher devant nous, avant de se lancer dans des joutes cordiales avec un second individu venu le rejoindre. Plus tard, une femelle accompagnée de ses deux petits âgés de 8 mois, nous approchait à moins de 30 m avant de disparaitre dans le désert blanc.

Selon un modèle informatique récent, la banquise estivale dans l’océan Arctique pourrait disparaître dès l’été 2015 ! Les données sont alarmantes, puisque non seulement la banquise perd en superficie en moyenne sur les 30 dernières années, mais son volume se réduit également, ainsi que son âge (puis il y a de moins de moins de glace pluriannuelles dans le bassin arctique).
C’est avec une drôle de sensation et non sans une certaine émotion, que nous avons laissé derrière nous ces ours et cette banquise avant de redescendre vers le Sud. Verra-t-on encore ces vastes étendues gelées et leurs hôtes dans les prochaines années ?

Record de nage pour un ours polaire

Si mon article précédent évoquait une belle rencontre avec des ours polaires au Spitzberg, l’actualité scientifique me « pousse » à évoquer encore ce seigneur du grand Nord. L’ours polaire est connu pour être un excellent nageur, à tel point qu’il se retrouve souvent, dans la littérature scientifique classé dans les mammifères marins. Son nom latin en dit d’ailleurs un peu plus à son sujet : Ursus maritimus. Les études sur les déplacement de ces plantigrades sont de mieux en mieux documentées, ainsi une ourse avait par exemple nagé 74 km en une seule journée dans l’ouest de l’archipel du Svalbard !

Une récente étude menée par Steven C. Amstrup, chef scientifique du groupe international pour la conservation des ours polaires (Polar Bear International), donne d’autres chiffres pharaoniques. Une femelle aurait ainsi nagé 12 jours en ne faisant que quelques pauses, mais le chiffre qui a retenu toutes les attentions des scientifiques, est celui d’une ourse qui a ainsi parcouru en mer de Beaufort 687 km en eau libre et perdu 22% de son poids !!
Mais derrière ce chiffre incroyable, il faut bien y voir une évolution dramatique dans la biologie des ours. S’il semble nager aussi loin et longtemps, c’est que le support sur lequel l’ours se déplace habituellement à la recherche de sa nourriture, tend à se réduire considérablement. La banquise enregistre en effet, une nette diminution de sa superficie surtout dans l’arctique canadien, poussant les ours à toujours plus d’efforts. L’étude relate aussi le fait que cette ourse était suivie par son petit, mais qu’elle l’a perdu au cours de cette traversée. Cinq des onze femelles qui avaient un (ou deux) oursons ont également perdu leur(s) petit(s) au cours de longues nages de plus de 50 km. L’éternelle question qui demeure, est de savoir si les ours polaires s’adapteront suffisamment vite aux modifications de leur écosystème…

Mise à jour du 7 avril 2012 :
Les résultats de l’étude présentée ci-dessus, sont aujourd’hui critiqués par quelques scientifiques. Ceux-ci estiment en effet que si cette ourse a nagé si longtemps, c’est en raison du stress engendré par les nombreuses captures dont elle a été l’objet par les scientifiques…

Un face à face à Stasjonsøyane

C’est du Svalbard, destination inévitable pour l’observation des ours polaires, que je reviens. Ces dix jours à sillonner les fjords et les baies de l’archipel furent, sans surprise, riches en rencontres, lumières extraordinaires, glaces, et bien évidemment en émotions. Un des plus beaux moments pour moi, fut cette navigation dans les iles Stasjonsøyane à la « bifurcation » entre le Liefdefjord et le Woodfjord au nord du Spitzberg. Deux ours polaires erraient là, à la recherche de quelques œufs de sternes et d’eiders à se mettre sous la dent. En confiance, ils se rapprochèrent peu à peu pour finir à quelques mètres de nous, l’un d’eux s’asseyant même juste là, devant, pour nous regarder longuement. Inutile de le préciser, mais ce face à face fut émouvant, spectaculaire, fort… Après les avoir quitté, j’avais comme souvent l’impression de ne pas vraiment avoir vécu et vu ça de mes propres yeux et pourtant…

Je me souviens alors, une phrase de Michel Onfray : « L’ours conduit les âmes de ceux dont il croise le regard, à l’épicentre des mystères polaires. Toute mémoire élue s’en souvient probablement jusqu’à la tombe. »

 

L’ours polaire et sa banquise

Il n’aura fallu attendre que deux jours pour rencontrer mon premier ours polaire de la saison. Il faut dire que les conditions étaient idéales : navigation très au Nord près de Phippsøya (81°) dans l’archipel du Svalbard, bien loin de toutes zones habitées et beaucoup de plaques de banquise à la dérive. Et c’est alors que je venais de dire à Simon l’autre ornithologue « je pense que le premier ours sera pour aujourd’hui« , qu’il me répond tout en regardant dans ses jumelles « je crois que j’en ai un« . Cet individu de taille relativement conséquente, était en train de se déplacer sur son terrain de chasse favori : la banquise. Cet article est l’occasion pour moi de rappeler que ce grand prédateur de l’Arctique, utilise en effet se « support » pour se déplacer et errer dans les hautes latitudes du Nord. Mais c’est surtout sur la banquise qu’il surprend sa proie favorite : le phoque et notamment le phoque annelé qui semble représenter 94% des prises. Cependant la banquise arctique va mal : non seulement elle se réduit chaque année de plus en plus en été, mais son épaisseur est passée de 3 m en moyenne à 1,5 m au cours de ces trente dernières années. Comment l’ours, s’il ne fallait parler que de lui, va réagir ? On ne sait pas, mais déjà des signes d’une dégradation de sa situation sont visibles. En effet, la réduction de la banquise signifie moins de temps pour faire des réserves avant l’hiver, diminution des territoires de chasses, raréfaction des proies, hausse du cannibalisme.

En 2004, un cas de noyade d’une dizaine d’individus a été enregistré, ce qui est un comble pour un mammifère si bien adapté à ce milieu. La réduction de la banquise joue aussi un rôle dans la reproduction de l’espèce, si les femelles ne trouvent pas suffisamment de nourriture pendant la saison de reproduction, elle ne pourront pas avoir de petits. Les scientifiques estiment qu’une femelle de moins de 190 kg n’est pas apte à se reproduire, or ce chiffre est passé de 280 kg dans les années 1980 à 225 kg de nos jours. Pour les plus pessimistes, l’ours polaire pourrait disparaitre dans les 50 prochaines années, pour d’autres, il saura faire face à ce changement. Rencontrer l’ours reste un moment magique que je souhaite à nos enfants…

Un moment magique très bien résumé par Michel Onfray : « L’ours conduit les âmes de ceux dont il croise le regard, à l’épicentre des mystères polaires. Toute mémoire élue s’en souvient probablement jusqu’à la tombe.« 

Ours polaires

Il est 3h20 du matin ce dimanche 16 août. Alors que je dors profondément, un homme fait irruption dans ma cabine en criant « Whale and bears ! » (baleine et ours), puis repars aussitôt. J’ai vaguement reconnu la voix de Simon l’ornithologue anglais de l’équipe. Je m’habille à la hâte, et monte à la passerelle du bateau. Presque toute l’équipe d’expédition est là, l’excitation est à son comble, d’autant plus en effet que dans mes jumelles, je remarque au loin sur la côte, une baleine échouée avec ce qui semblent êtres des ours en train de manger. Nous décidons de mettre quatre zodiacs à l’eau pour tenter de nous approcher de la baleine sans effrayer les ours. A 4h00 nous partons en direction de la côte en approchant le plus lentement possible avec nos embarcations. Nous finissons par stopper les moteurs à moins de cent mètres de la baleine morte qui est échouée sur son flan gauche. Et là, le spectacle est saisissant ; deux ours dont une mère et son petit jouent dans l’eau, deux autres marchent sur la plage, enfin deux adultes se tiennent debout sur la baleine et sont en train de manger. On observe tout cela bouche bée à quelques mètres, et pour finir, le jeune qui était à terre rejoint le groupe à la nage, pour venir lui aussi manger la baleine. Quel spectacle entre deux lambeaux de viandes déchirés et les grognements sourds échangés par ces pachydermes ! Nous repartons aussi discrètement que nous étions venus, en nous disant que la semaine prochaine nous serons de nouveau à cet endroit et que cette fois, il y aura peut-être encore plus d’ours attirés par l’odeur de la carcasse. A suivre…