Banquise

Nous vous proposons ci-dessous une série d’articles sur le thème de la banquise. Découvrez comment la glace de mer se forme, son intérêt écologique, sa croissance et son déclin selon les régions. Mais aussi les incroyables épopées de ceux qui finirent pris au piège et tentèrent de s’en extirper…

Avant la banquise les pancackes

Nos différents séjours en mer de Ross, nous ont offert la chance unique d’observer avec grand plaisir ces fameux « pancakes » ou « crêpes de glace ». En février dernier, nous avons eu l’occasion de passer toute une journée à évoluer dans ces étranges formations glacées…

Pancakes en mer de Ross
Pancakes en mer de Ross

La banquise en formation

L’unité de salinité s’exprime en psu (pour Practical Salinity Unit). 1 psu est égal à 1 g de sel par kg d’eau de mer. La salinité moyenne des océans varie de 32 à 37 psu, mais en région polaire celle-ci est de l’ordre de 32 psu. Avec une telle concentration en sels, l’eau de mer gèle à -1,86°C, mais avant d’atteindre l’état de vaste étendue blanche bien connue, la banquise passe par différents stades de formation. L’un d’entre eux est appelé « pancake ». Il se produit lorsque les cristaux de glace nouvellement formés sont « malmenés » par les mouvements de l’eau. Ceux-ci finissent par s’agglomérer pour constituer des forment circulaires appelées ainsi ou « crêpes de glace ». Ces derniers voient leurs bords remonter en raison de l’entrechoquement les uns contre les autres, dû au vent et à la houle, ce qui leur donne un aspect de nénuphar.
Au fil des jours, ces pancakes aux diamètres variables se soudent les uns aux autres pour finir par former une couche de glace dont l’épaisseur va s’accroitre de jour en jour.

Une mosaïque silencieuse

Observer ces « crêpes de glace » est un spectacle magique, surtout lorsqu’ils couvrent la mer jusqu’à l’horizon. Imaginez un immense puzzle, dont le nombre de pièces est indénombrable et l’agencement quel qu’il soit, parfait, aux possibilités infinies. Une mosaïque féérique créée par Dame Nature. Chose surprenante, la navigation dans cette glace nouvellement formée et « molle », est à l’image du silence qui règne dans ces contrées polaires : calme et paisible, loin du chaos bruyant du vieux navire polaire qui heurte habituellement de la glace âgée de plusieurs mois…

« Ces petits glaçons, constamment heurtés les uns contre les autres, s‘arrondissent, se relèvent par leurs bords, s’unissent, et présentent bientôt de petits plateaux d’un pied d’épaisseur et de plusieurs mètres de circonférence ; on les nomme alors pancakes ».
Ernest Gourdon, géologue de l’expédition de Jean-Baptiste Charcot en Antarctique (1903-1905)

Pancakes par Herbert Ponting
Mosaïque de pancakes © Herbert G. Ponting (British Antarctic Expedition, 1910-1913)

Références :

Dans les glaces de la mer d’Okhotsk

C’est sous un ciel bleu, que nous sommes entrés ce matin dans les glaces de la mer d’Okhotsk. Cette dernière se situe à l’est de la Russie, bordée au nord par 3200 km de côte de la Sibérie orientale, à l’ouest par 1 550 km de côte de l’île de Sakhaline, au sud par 350 km de littoral de l’île japonaise Hokkaido, ainsi que 1 200 km d’îles et d’îlots formant l’archipel des Kouriles. Enfin sur sa partie est, la mer d’Okhotsk est délimitée par 1400 km de côte de la péninsule du Kamtchatka.
Dépendant administrativement de 4 régions autonomes (Sakhaline, Magadan, Kabarovsk et Kamtchatka), cette mer couvre une superficie d’environ 1 600 000 kilomètres carrés (3 fois la taille de la France).
La mer d’Okhotsk est caractérisée par trois ensembles bathymétriques : des eaux peu profondes (0 à 200 m) surtout au nord, qui occupent environ 30% de la surface totale de la mer, un bassin central avec des profondeurs allant de 200 à 2000 m (60% de la surface totale), et enfin au sud une zone profonde de plus de 2 000 m (10% de la surface totale). La profondeur moyenne est donc de 890 m avec des maximums au nord des îles Kouriles, compris entre 3 300 et 3 500 m.
Climatiquement parlant, cette région de l’Extrême-Orient russe est unique. La latitude moyenne est de 53°N, ce qui correspond dans l’hémisphère nord à la ville de Dublin en Irlande ou encore de Port Clements sur l’île de Vancouver au Canada. Pourtant le climat de la mer d’Okhotsk est complètement différent de celui de ces 2 autres villes côtières. Plusieurs raisons à cela : la première réside dans le fait que la région est sous influence directe du climat polaire et sub-polaire venant de la Sibérie et de l’Arctique. C’est également le courant Oyashio, un des trois plus importants courants froid de l’hémisphère nord, descendant directement du bassin arctique via le détroit de Béring, qui apporte des masses d’air et des eaux froides. Les température de l’eau de mer est de 11°C en moyenne en été et de -1°C en hiver. La mer d’Okhotsk est donc en grande partie couverte par la banquise à cette saison, avec une extension maximale de glace de mer au mois de mars.
Cette mer est également caractérisée par d’importants phénomènes d’upwelling ou remontée d’eaux froides des profondeurs, transportant avec elles une quantité considérable de nutriments. Par conséquent, la région est une des plus « productives » au monde. Il est fréquent par exemple de pouvoir observer de gigantesques taches vertes depuis l’espace correspondant au phytoplancton ! Cette énorme biomasse est une source d’alimentation pour 20 espèces de mammifères marins dont 5 espèces de phocidés, 2 d’otaridés et 13 de cétacés. C’est ainsi dans la mer d’Okhotsk que se trouvent certains sites de reproduction de lion de mer de Steller, que vit le phoque rubané, le marsouin de Dall, et plus de 200 espèces d’oiseaux essentiellement représentées par la famille des alcidés (guillemots, stariques et macareux).
Deux villes bordent cette mer : Okhotsk (3 776 habitants) et Magadan (95 000 habitants), avec une économie principalement tournée vers la pêche, la région étant la plus poissonnière au monde (340 espèces de poissons). L’autre secteur économique, est l’industrie du gaz et du pétrole notamment à l’est de l’île Sakhaline, mais la mer d’Okhotsk compterait bien d’autres gisements en particulier sur son pourtour côtier. Enfin citons également l’exploitation du bois, ainsi que celle des ressources minières.
C’est donc au cours ce de dernier voyage de ma saison en Russie, que j’ai eu l’occasion de naviguer le long des côtes de la mer d’Okhotsk, qui tire son nom selon les historiens de la rivière Okhota (383 km de long). Celle-ci prend sa source à 1 300m d’altitude dans la chaîne de montagne Suntar-Khayata et se jette à proximité de la ville actuelle d’Okhotsk.
Quel plaisir de naviguer aujourd’hui dans ces résidus de banquise de l’hiver dernier, avec en plus 4 espèces différentes de phoque observées dont le phoque à rubans et de très nombreux oiseaux.

Seuls le temps et les glaces sont maitres

C’est aujourd’hui que nous avons rencontré les glaces par 64°20’S soit à plus de 200 kilomètres de la côte antarctique. Rapidement la glace a été dense et les plaques de banquise de l’hiver dernier, épaisses. La décision a été prise de ne pas aller plus loin, puisque les glaces peuvent être un véritable piège et se refermer sur le navire. C’est donc aujourd’hui, que je repense plus particulièrement à ce proverbe groenlandais « Seuls le temps et les glaces sont maîtres« , alors que nous renonçons à approcher la cabane historique de l’expédition australienne dirigée par Douglas Mawson au cap Denison, mais également à poser le pied à la base française Dumont d’Urville.

« Silarsuaq sikullu kisimi naagalavoq » – Proverbe groenlandais…

Ma déception est donc évidente, mais je ne suis pas surpris pour autant. Il restait un petit espoir, la nature et les éléments ont eu raison de nous, de quoi nous rappeler que l’homme est loin d’être le plus fort. Cette nature nous a tout de même gâté, puisque nous avons vu au total, une dizaine de manchots empereurs adultes sur des plaques de banquise dérivante. D’autres souvenirs m’ont alors traversé l’esprit, celui d’un long hiver passé dans les parages avec eux…

L’ours polaire et sa banquise

Il n’aura fallu attendre que deux jours pour rencontrer mon premier ours polaire de la saison. Il faut dire que les conditions étaient idéales : navigation très au Nord près de Phippsøya (81°) dans l’archipel du Svalbard, bien loin de toutes zones habitées et beaucoup de plaques de banquise à la dérive. Et c’est alors que je venais de dire à Simon l’autre ornithologue « je pense que le premier ours sera pour aujourd’hui« , qu’il me répond tout en regardant dans ses jumelles « je crois que j’en ai un« . Cet individu de taille relativement conséquente, était en train de se déplacer sur son terrain de chasse favori : la banquise. Cet article est l’occasion pour moi de rappeler que ce grand prédateur de l’Arctique, utilise en effet se « support » pour se déplacer et errer dans les hautes latitudes du Nord. Mais c’est surtout sur la banquise qu’il surprend sa proie favorite : le phoque et notamment le phoque annelé qui semble représenter 94% des prises. Cependant la banquise arctique va mal : non seulement elle se réduit chaque année de plus en plus en été, mais son épaisseur est passée de 3 m en moyenne à 1,5 m au cours de ces trente dernières années. Comment l’ours, s’il ne fallait parler que de lui, va réagir ? On ne sait pas, mais déjà des signes d’une dégradation de sa situation sont visibles. En effet, la réduction de la banquise signifie moins de temps pour faire des réserves avant l’hiver, diminution des territoires de chasses, raréfaction des proies, hausse du cannibalisme.

En 2004, un cas de noyade d’une dizaine d’individus a été enregistré, ce qui est un comble pour un mammifère si bien adapté à ce milieu. La réduction de la banquise joue aussi un rôle dans la reproduction de l’espèce, si les femelles ne trouvent pas suffisamment de nourriture pendant la saison de reproduction, elle ne pourront pas avoir de petits. Les scientifiques estiment qu’une femelle de moins de 190 kg n’est pas apte à se reproduire, or ce chiffre est passé de 280 kg dans les années 1980 à 225 kg de nos jours. Pour les plus pessimistes, l’ours polaire pourrait disparaitre dans les 50 prochaines années, pour d’autres, il saura faire face à ce changement. Rencontrer l’ours reste un moment magique que je souhaite à nos enfants…

Un moment magique très bien résumé par Michel Onfray : « L’ours conduit les âmes de ceux dont il croise le regard, à l’épicentre des mystères polaires. Toute mémoire élue s’en souvient probablement jusqu’à la tombe.« 

Dans les glaces à 80° Nord

Me voici de nouveau au Svalbard sur un brise-glace canadien. Nous sommes partis il y a deux jours de la ville principal Longyearbyen. Nous avons ensuite visité le village scientifique de Ny-Alesund situé à 79°N où les français sont notamment présents. Cette nuit à 1h00, nous sommes passés tout prêt de l’Île Moffen, je dis tout près car nous devons respecter une distance de trois cents mètres avec cette île classée en réserve naturelle pour de nombreux oiseaux et bien évidemment les morses. Une centaine ont été aperçus sur la plage, mais en revanche la très rare mouette de Sabine, ne s’est pas montrée.

Depuis ce matin, nous sommes dans les glaces et avons atteint 80° de latitude, soit à 1 100 kilomètres du pôle Nord. Mais en raison du brouillard bien présent réduisant par conséquent la visibilité, le commandant a préféré ne pas aller plus loin et obliquer vers l’Est. Nous avons donc passé la journée dans les glaces à pousser, casser et broyer de la banquise afin de nous frayer un chemin et nous rapprocher de la côte. Ma première expérience sur un brise-glace est vraiment impressionnante, le navire tremble, vibre, craque sous les assauts de la glace. Nous sommes parfois obligés de faire marche arrière, afin de reprendre de la vitesse, puis d’avancer de nouveau à pleine vitesse dans la glace pour pouvoir la briser !

Expansion de la banquise en Antarctique

Oui je sais, ce titre peut paraître étrange alors qu’on ne parle que du réchauffement climatique et pourtant… Les informations concernant la fonte accélérée de la banquise de l’Arctique sont nombreuses, mais on parle moins en revanche de l’expansion de la banquise en Antarctique. En effet, la glace qui entoure le continent blanc s’est étendue de 100 000 km² par décennie depuis les années 1970 et recouvre désormais une superficie de 19 millions de km² lors du pic hivernal (le maximum qu’elle peut atteindre). Alors que se passe-t-il puisque qu’au cours de la même période, la glace de mer en Arctique a atteint sa surface la plus faible ?

Et bien selon une toute récente étude du très sérieux British Antarctic Survey (BAS : l’institut polaire britannique), les dégâts faits par les produits chimiques sur la couche d’ozone ont refroidi la stratosphère et bouleversé les schémas de circulation du vent autour de l’Antarctique. De ce fait, les vents soufflent sur le continent plus souvent, refroidissant la mer et créant davantage de glace, d’après les auteurs de l’étude. Ils constatent également un déplacement des masses d’air chaud vers la péninsule Antarctique (ce qui coïncide avec les données de températures enregistrées dans cette région depuis plusieurs années), et un refroidissement des masses d’air de l’est du continent.

Voici donc déjà une explication à une question à laquelle je ne savais pas répondre quant à l’expansion de la banquise antarctique en plein réchauffement climatique…