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La baie du Commandeur et la tombe de Vitus Béring

En aout 1729, le navigateur Vitus Béring au service du tsar Pierre le Grand, est l’un des premiers à naviguer dans le détroit qui fut baptisé plus tard en son nom. De retour à Saint Petersbourg, Béring soumet l’idée d’une nouvelle expédition vers l’Est à la tsarine Anna Ivanovna qui valide cette dernière. Baptisée Great Northern Expedition ou Seconde expédition au Kamtchatka, celle-ci dura une dizaine d’années et permit des découvertes significatives comme des avancées dans l’océan Arctique en mer de Laptev et vers le cap Tcheliouskine, ou encore la découverte des îles Aléoutiennes et de l’Amérique par l’ouest.

Décès de Vitus Béring

En juin 1741, quelques jours seulement après leur départ de la baie Avacha au Kamtchatka, les deux navires de l’expédition, le Saint-Pierre et le Saint-Paul, se perdent de vue dans le Pacifique Nord en raison d’un brouillard dense. Ils ne se reverront jamais ! Le Commandant du Saint-Paul, Alekseï Tchirikov, ramena son bateau à bon port après avoir perdu vingt de ses membres d’équipage en raison du scorbut, tandis que le Saint-Pierre finit son parcours sur la côte nord de la plus occidentale des îles Aléoutiennes. Un mois après avoir atteint cette dernière, Vitus Béring décède, le 8 décembre 1741 à l’âge de soixante ans. Ses hommes l’inhumèrent à proximité de leur campement et nommèrent l’île où ils passèrent l’hiver, île Béring. Neuf mois après leur arrivée, les survivants de l’expédition quittèrent leur camp, à bord d’un petit navire construit à partir des restes du Saint-Pierre. Deux semaines plus tard, ils étaient de retour dans la baie Avacha.

En 1991, pour le 250ème anniversaire de la mort de Béring, un groupe d’archéologues danois procéda à l’excavation du corps de leur compatriotes afin d’établir la cause du décès. Un médecin légiste pu également reconstituer l’apparence du navigateur à partir de son crâne.

Le corps de Béring et de cinq de ses marins furent ensuite ré-enterrés un peu plus haut sur la colline. Les habitants de l’île installèrent alors une croix commémorative à l’emplacement originel de la tombe.

Baie du Commandeur

Ce mois de septembre nous avons eu l’occasion unique de visiter le lieu d’hivernage des hommes du Saint-Pierre, ainsi que la tombe de Béring et de quinze de ses hommes. La réserve naturelle des îles du Commandeur a réalisé sur place un excellent travail de mise en valeur de ce site en ajoutant des panneaux explicatifs le long du chemin pédagogique qui mène jusqu’au petit cimetière de la baie du Commandeur. Assis en haut de la colline surplombant ce site perdu à l’extrémité des îles Aléoutiennes, nous avons forcément pensé à ces hommes qui passèrent l’hiver ici il y a presque trois siècles, à leurs familles, leurs découvertes, leurs vies…

Les lumières du cap Tegetthoff

A notre approche de l’extrémité sud-est de l’île Hall en Terre François-Joseph (située entre l’archipel du Svalbard et la Terre du Nord), le haut de celle-ci est coiffé d’un nuage. Au-dessus, d’autre formations se superposent dans le ciel en constante évolution. De temps à autre, le soleil profite d’une timide ouverture pour rayonner sur le cap Tegetthoff. C’est au cours de l’une de ces belles soirées que le Grand Nord sait offrir, que nous découvrîmes cet endroit à l’impressionnante géologie et chargé d’histoire.

Découverte du cap

Le cap porte le nom du navire Admiral Tegetthoff qui fut envoyé vers la « Mer Polaire de l’est » ou passage du nord-est, lors de l’expédition austro-hongroise menée par Julius von Payer et Karl Weyprecht. Le 22 aout 1872, pris dans les glaces au large de la Nouvelle-Zemble, le navire débuta une longue dérive vers le nord. Un an plus tard, le 30 aout 1873, alors que les hommes s’apprêtaient, résignés, à passer un autre hiver dans la glace, la côte d’une terre inconnue leur apparait.

 

« Une journée mémorable fut celle du 30 août 1873, par 79°43′ de latitude nord et 59°33′ de longitude est […] Vers midi, alors que nous étions appuyés sur les bastingages du navire en balayant des yeux des nappes de brouillard à travers lesquelles les rayons du soleil perçaient de temps à autre ; un mur de brume se levant brusquement nous révéla, au loin vers le nord-ouest, les contours nets de roches, qui en quelques minutes semblèrent se transformer en une terre Alpine éclatante ! Nous restâmes d’abord tous figés, n’en croyant pas nos yeux. Puis, emportés par la réalité de cette chance, nous éclatâmes en cris de joie «Terre, Terre, Terre enfin ! »
Julius Payer

Cette terre fut nommée Terre François-Joseph en l’honneur de l’Empereur d’Autriche et ce premier bout de terre rencontré fut baptisé du nom du navire de l’expédition. Ce ne fut cependant que le 1er novembre 1873, que les membres de l’expédition purent mettre le pied à terre sur l’île Wilczek et débuter leurs repérages de l’archipel, atteignant son point le plus septentrional, l’île du Prince Rudolf. Fin mai 1874 les explorateurs furent débarqués à Vardo en Norvège par un navire russe.

 

« Pendant des milliers d’années, cette terre était restée hors de la connaissance des hommes et à présent sa découverte était tombée entre les mains d’un petit groupe. Ces hommes eux-mêmes presque perdus, qui loin de leur foyer se souvenaient de l’hommage dû à leur souverain, donnèrent à ce territoire nouvellement découvert le nom de Kaiser Franz-Josef’s Land. »
Julius Payer

 

L’expédition de Walter Wellman

Au cap Tegetthoff, se trouvent également les restes d’un camp érigé par les membres d’une expédition américaine composée de neuf hommes, dirigée par Walter Wellman, qui pensaient atteindre le pôle Nord. Deux membres de l’expédition furent laissés en charge de l’entretien et de la surveillance d’un dépôt de vivres sur l’île Wilczek, alors que Wellman et trois norvégiens se dirigèrent vers le pôle en février 1899. A 82° nord, Wellman se fit une entorse et les hommes durent faire demi-tour pour regagner leur camp de base au cap Tegetthoff. Le but final ne fut pas atteint, mais le point le plus à l’est de l’archipel fut découvert (l’île Graham Bell), et les dernières données géographiques de l’archipel portées sur carte.

=> Le site internet du Parc National de la Terre François Joseph

 

Désert de pierres de la Terre du Nord

Lors de notre voyage en arctique russe via la Route Maritime du Nord ou passage du Nord-Est, nous avons visité l’archipel de la Terre du Nord (Severnaya Zemlya en russe). Cet archipel comprend quatre grandes îles (Révolution d’Octobre, Bolchévique, Komsomolets et Pionnier) et une cinquantaine de taille secondaire. Situé à une soixantaine de kilomètres au nord du cap Chelyuskin, le point le plus septentrional du continent eurasiatique, l’archipel de la Terre du Nord compte les toutes dernières grandes terres découvertes par l’homme. C’est l’Arctic Ocean Hydrographic Expedition, dirigée par Boris Vilkitsky et composée des brises-glace Vaïgach et Taimyr, qui découvrit l’archipel en septembre 1913. Baptisée alors Terre de l’Empereur Nicolas II, l’archipel fut renommé en 1926 Severnaya Zemlya. Il y a moins d’un siècle, ces terres n’étaient toujours pas complètement cartographiées et explorées. Il faut dire que le détroit de Vilkitsky, qui sépare la péninsule de Taïmyr de la Terre du Nord, est l’un des passages maritimes les plus complexes à entreprendre en raison de la banquise. Des brises-glace russes y sont d’ailleurs régulièrement stationnés en été pour aider tout navire qui demanderait assistance.

Les quatre plus grandes îles de l’archipel sont toutes caractérisées par la présence de calottes polaires, dont celle de l’Académie des Sciences située sur l’île Komsomolets, qui est la plus grande étendue glaciaire terrestre de la Russie, s’étendant sur plus de 5000 km² et d’une épaisseur de plus de 800 mètres. Du fait de la présence de ces glaciers, la Terre du Nord est un important émissaire d’icebergs, y compris d’icebergs tabulaires venant de plateformes glaciaires, généralement rares en Arctique.

Notre découverte de cette Terre du Nord fut accompagnée de beaux moments d’émotions devant ces immenses glaciers, ces paysages polaires et ces lumières si particulières au Grand Nord. Mais ce furent sans doute les déserts polaires que nous avons foulés ici qui nous ont le plus marqués. De véritables déserts de pierres, sur lesquels survivent principalement lichens et mousses, mais aussi quelques plantes à fleurs comme le pavot arctique, qui s’y accrochent avec bravoure. Nous réalisions la chance qui nous était offerte de fouler des terres que si peu de personnes ont au mieux aperçues. Des îles encore moins visitées que l’Antarctique, loin des routes touristiques habituelles et que le brouillard, le vent, les glaces et la complexité de la bureaucratie russe, portent loin des regards du monde. Nous ne savions plus où regarder, comment cadrer nos photos : vues paysagères, formes géométriques, détails de roches décorées de lichens… Et ou mettre les pieds… A chaque pas dans ce désert polaire, nous nous disions que personne n’avait sans doute encore emprunté notre chemin. C’en était presque gênant de déplacer les pierres sur lesquelles nous marchions. Nous avions l’impression de déranger dans ce monde immuable et silencieux, dans ce dédale de pierres découpées par le gel, sculptées et ordonnées par le vent. Notre esprit était contemplatif mais nos pas semblaient lourds. Nous nous demandions si nous ne devions pas remettre ces pierres à l’endroit précis où elles étaient avant notre passage, elles qui n’avaient probablement pas bougé depuis des centaines voire des milliers d’années…

 

Silence et toundra sans limite

Cet été, l’opportunité incroyable de traverser l’île Wrangel du Nord au Sud s’est présentée. Ce fut l’occasion unique de découvrir et contempler les paysages de l’intérieur de cette île extraordinaire.
Souvent à la fin d’un séjour, nous partageons oralement entre guides ce qui fut pour chacun d’entre nous, LE meilleur moment du voyage (s’il ne devait y en avoir qu’un). Nul doute que ce fut cette traversée de Wrangel. Le mot qui revient souvent à l’esprit pour qualifier celle-ci, est « infini ».

Au Nord, s’étend à l’infinie l’immense toundra de l’Akademy qui se déroule sur plus de quatre vingt kilomètres de long et occupe un tiers de l’île. Comment décrire cette vaste étendue parfaitement plate de végétation, au milieu de laquelle coulent des rivières ? Comment faire partager et ressentir ce sentiment d’espace sans fin, dont les limites se perdent à l’horizon ? De temps à autre, cette toundra s’anime avec quelques « points » noirs qui paissent tranquillement au loin. Ce sont les bœufs musqués, dont un mâle s’approchera à une cinquantaine de mètres de nous, avant de reprendre sa route, vers l’infini… Quand se ne sont pas les bœufs musqués, ce sont les renardeaux de l’année qui se chamaillent autour de leur tanière. Au moindre doute, ils disparaissent dans cette dernière, le calme reprend alors soudainement…

Et puis, le silence, assourdissant, presque pesant. Un silence sans frontière, sans limite. Vous percevez votre propre souffle, les battements de votre cœur… Les seules qui se permettent de rompre ce silence à l’occasion, sont les oies des neiges qui volent en formation vers leur lieu de départ de leur migration vers le continent américain. Puis le silence retombe, sur la toundra sans fin…

 

Le dictionnaire du bout du monde

Les voyages sont toujours l’occasion de belles rencontres et ce, aussi bien avec la nature, qu’avec les Hommes. A chaque visite à l’île Wrangel, nous sommes accompagnés par les rangers de l’île qui prennent soin au mieux de cette réserve naturelle, classée au patrimoine mondiale de l’UNESCO.

Cette saison, une occasion rare s’est présentée : celle de passer quelques heures seuls, avec Valery le responsable de l’équipe de rangers. Nous avons cependant dû faire face à un problème de taille, puisque Valéry ne parle pas anglais et nous ne connaissons que quelques mots en russe. Être assis autour d’une tasse de thé dans la cabane des rangers sans pouvoir se comprendre, relève vous l’avez compris du défis. Nous nous sommes contentés dans un premier temps d’évoquer les quelques noms d’animaux que nous connaissions : harfang des neiges, bœuf musqué, glouton, ours polaire… puis de répondre « da » de temps à autre, plutôt que de demander d’un aire gêné, à répéter pour la troisième fois. Entre ces quelques mots mal prononcés, de longs moments de silence à regarder dehors par la fenêtre surmontée de pics en métal destinés à repousser l’ours polaire trop curieux.

Alors que nos regards observent en détails l’intérieur de la cabane, véritable caverne d’Ali-Baba, nous voyons sur une des quatre étagères de la petite bibliothèque, ce qui ressemble de loin à un dictionnaire de poche. Quelle ne fut pas notre surprise de constater qu’il s’agissait d’un dictionnaire français-russe et russe-français. C’est à l’aide de ce dernier datant de 1985, que nous poursuivons progressivement nos échanges, entrecoupés de fous rire. Plus d’une heure est passée et la VHF grésille, il est temps de rentrer. Nous laissons Valéry vaquer à ses occupations, après avoir pris soin de rajouter en russe et en français l’unique mot qui ne figurait pas dans ce dictionnaire, le mot lemming. Un comble pour cette île qui compte deux espèces de ce petit rongeur, base de la chaine alimentaire terrestre de Wrangel et dont un certain nombre a élu domicile sous la maison même des rangers…

 

Naukan, le village oublié

Tout à l’Est de la Russie, au cap Dejnev, se trouvent les vestiges d’un village oublié: le village de Naukan.
Si ce site est connu pour être l’endroit le plus oriental du continent eurasiatique, il fut également pendant de nombreuses années, le lieu de résidence de l’une des communautés esquimau de Tchoukotka.
Environ 400 personnes vivaient dans ce village, réparties dans une soixantaine de yarangas et une vingtaine de maison en bois. L’endroit ne fut pas choisi par hasard par les esquimaux, puisque le détroit de Béring est un important lieu de migration des mammifères marins, dont ces chasseurs dépendaient.
En 1958, le régime soviétique décida de déplacer, ou devrait-on dire déporter ces familles, dans le but de mieux les « gérer » et les ravitailler.
Leur a-t-on seulement demandé s’ils en avaient besoin ? A-t-on pris le temps de réfléchir à la séparation des clans et des familles, par la suite tous dispersés en Tchoukotka ?
A Lavrentiya, village situé au sud du Cap Dejnev, Elisabetta, la directrice du musée, se souvient de Naukan, où elle a vécu jusqu’à l’âge de 6 ans. On y vivait heureux.

Aujourd’hui, du village il ne reste que les fondations en pierres des habitations de la petite communauté. Quelques objets, ainsi que des ossements de morses et de baleines, attestent un peu plus que la vie était bien présente ici.
Une atmosphère à la fois nostalgique et paisible règne en ce lieu, qui se souvient et retient la mémoire de ses habitants.