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Neko pour finir en apothéose

Et bien voilà, il fallait bien que ça se termine un jour. Déjà plus de deux mois que j’ai quitté la France, alors que j’ai l’impression de n’être parti qu’hier. Une nouvelle saison en Antarctique se termine ce jour même puisque nous remontons depuis quelques heures le passage de Drake en direction d’Ushuaia. Quelle saison et que de souvenirs ; les Baleines à bosse du Détroit de Gerlache, les Léopards de mer à Pléneau, les icebergs tabulaires de la Mer de Weddell, les dizaines de milliers de manchots de la Géorgie du Sud ou encore de Baily Head, les lumières rasantes du Neumayer, le bleu des glaces de la Baie Paradis… Ce soir, se sont les teintes rosées sur les glaciers de l’Ile Brabant et les derniers icebergs tout d’ocre vêtus qui nous ont accompagné sur notre route vers le Nord.

Mais avant cela, cet après-midi il y avait le mythique, le majestueux, le légendaire Neko Harbor en guise de dernière escale. Un Neko Harbor comme je l’aime : sous un soleil radieux, sans vent, enveloppé dans un beau ciel bleu. J’y étais bien au milieu des derniers poussins de Manchots papous de la saison, des craquements du glacier, des bruits de l’eau…
Certains l’auront peut-être remarqué, mais je rentre en effet un mois avant ce qui était initialement prévu. Il faut dire qu’un petit changement de dernière minute m’a fait écourter ma saison, je vous en reparle dans quelques jours…
Permettez-moi en guise de conclusion, de laisser la place au Commandant Charcot puisque nous étions sur ses terres : « Pendant que je regarde vers le large, le soleil se couche insensiblement, les teintes bleues si variées et si douces des icebergs sont devenues plus crues, bientôt le bleu foncé des crevasses et des fentes persiste seul, puis graduellement succède avec une douceur exquise une teinte maintenant rose et c’est tellement beau, qu’en me demandant si je rêve, je voudrais rêver toujours. On dirait les ruines d’une énorme et magnifique ville tout entière du marbre le plus pur, dominée par un nombre infini d’amphithéâtres et de temples édifiés par de puissants et divins architectes. Le ciel devient une coquille de nacre où s’irisent, en se confondant sans se heurter, toutes les couleurs de la nature… Sans que je m’en aperçoive, la nuit est venue et lorsque Pléneau, en me touchant l’épaule, me réveille en sursaut de cette contemplation, j’essuie pertinemment une larme, non de chagrin, mais de belle et puissante émotion. »

La même émotion qui me gagne ce soir alors que la nuit tombe et que cet Antarctique que j’affectionne tant s’éloigne…

Neko Harbor

Neko Harbor, voici sans doute pour moi, le plus beau site en péninsule Antarctique. Au fond d’une baie nommée Andvord Bay, se trouve ce petit coin de paradis au pied d’un glacier. Le débarquement se fait sur une plage de sable, jonchée de petits rochers ronds et de bouts de glace échoués, le tout dans des eaux d’une transparence extrême.

Vous sillonnez au milieu des poussins de manchots papous qui ont presque tous terminé leur mue, pour commencer à suivre une piste dans la neige. Au bout d’une bonne vingtaine de minutes vous voici au sommet. La vue sur la baie est superbe, en contrebas, le navire, les zodiacs, la glace qui dérive, le silence, le calme… Si les éléments sont avec vous, il est possible d’apercevoir de l’autre coté du détroit de Gerlache le second plus haut sommet de la péninsule Antarctique qu’est le mont Français avec ses 2 850 m d’altitude. Aujourd’hui, pour ce dernier débarquement à Neko de la saison, le temps était calme, gris, nuageux, doux. Alors les pensées s’égarent vers la famille, les amis de l’équipe d’expédition, celles et ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir venir ici, les rencontres oh combien riches. Dans quelques semaines l’hiver gagnera Neko comme le reste de l’Antarctique, laissant enfin un peu quiétude au grand continent blanc, aux phoques, aux manchots, et aux baleines. « L’Homme qui a su pénétrer en ces lieux, sent son âme qui s’élève »…